Avent 2025 : les songes de Joseph

Le temps de l’Avent est le temps de l’attente et donc de la patience.
Prenons le temps de nous préparer intérieurement à la venue du Christ. De sa naissance à sa mort sur la Croix, il a partagé en tout la condition humaine, à l’exception du péché.

L’Avent (2025). Les songes de Joseph

Un mystère entoure la vie de Georges de La Tour dont il n’existe aucune représentation, aucun autoportrait ni reliques. Sa tombe même a disparu. De même le tableau que nous vous présentons aujourd’hui, malgré son apparente simplicité, reste quasi indéchiffrable.
C’est étonnant ! Une scène d’intérieur, deux personnages qui se font face, un bougeoir. C’est une véritable scène de genre. Qu’est-ce qui nous dit qu’il s’agit du "Songe de Joseph" ? Ce serait une scène religieuse ? Pourtant aucune auréole n’entoure la tête du vieillard et l’ange est dépourvu d’ailes. Le jeune garçon est-il l’ange dont parle l’ Evangile selon saint Matthieu et qui visita Joseph ? Le titre est peut-être un leurre. L’ambiguïté de la scène peinte par de La Tour est telle que certains y ont reconnu la visite de cet ange venu à Rome pour y libérer Pierre, ou celle de cet ange venu inspirer l’écriture de l’Evangile par Matthieu, que d’autres encore y ont reconnu les mots de l’Ancien Testament (Samuel 3, 1-6).
Selon Matthieu, seul des évangélistes à le rapporter, un ange est apparu en songe à trois reprises à Joseph : pour l’assurer, à propos de sa femme Marie, que "ce qu’elle a conçu est de l’Esprit Saint" (comme le fait le Protévangile de Jacques 14, 2) (cf. Mt 1, 20-23) ; pour le sommer de fuir en Égypte parce que "Hérode va chercher l’enfant pour le perdre" ( ce que rapporte l’Evangile apocryphe du Pseudo-Matthieu 17, 2) (cf. Mt 2, 13) ; enfin pour lui annoncer la mort d’ Hérode et qu’il était temps de repartir en terre d’Israël (cf. Mt 2, 19). Laquelle de ces trois apparitions Georges de La Tour a-t-il peinte ?
Il faut l’admettre, la toile intitulée "Le Songe de Joseph" n’est pas si simple qu’il y paraît.

I. Biographie de Georges de La Tour

Le peintre lorrain est né et a été baptisé le 15 mars 1593 à Vic-sur-Seille ( siège du bailliage de l’évêché de Metz, occupé par le roi de France depuis 1552), et mort à Lunéville. Son acte de baptême, conservé au musée départemental Georges-de-La-Tour à Vic-sur-Seille, indique qu’il est fils de boulangers. Il est le deuxième des sept enfants de la famille. Son enfance et sa formation initiale restent inconnues.
Il commence une carrière de peintre et fait peut-être la rencontre des maîtres hollandais de l’école caravagesque d’Utrecht lors d’un voyage en 1616. Par ailleurs, une "Annonciation" du Caravage, commandée par le duc Henri II de Lorraine se trouvait à Nancy et La Tour l’a sans doute contemplée. Il est l’un des rares peintres français de l’époque à ne pas avoir entrepris le classique voyage en Italie.
Il épouse Diane Le Nerf en 1617, à Vic-sur-Seille, et le couple s’installe à Lunéville où La Tour commence une brillante carrière sous la protection de Henri II de Lorraine, admirateur du Caravage et marié à une princesse italienne. En 1620, il est même reçu "bourgeois de la ville".
Il multiplie les tableaux à sujet religieux, mais aussi les scènes de genre et des tableaux réalistes représentant musiciens et mendiants. Il reçoit des commandes du duc, de l’église des Minimes de Charleville et également de la noblesse et de la bourgeoisie lorraine. Pour l’essentiel, ses toiles sont de proportions modestes : souvent un mètre de hauteur.
Mais, à partir de 1633, la Lorraine sombre dans les destructions de la Guerre de Trente Ans. Lunéville est incendiée en 1638 et le peintre est obligé de fuir la ville pour se réfugier avec sa famille à Nancy. Le succès de La Tour s’y établit assez vite. Le roi de France, Louis XIII, le fait venir à Paris où il reçoit le titre de "peintre ordinaire du roi" et obtient un logement au Louvre.
Mais son attachement à la Lorraine le fait revenir à Lunéville où il a fait reconstruire sa maison. Le succès est toujours au rendez-vous.

Il meurt le 30 janvier 1652 à Lunéville et son œuvre tombe rapidement dans l’oubli. Ses œuvres sont dispersées et parfois attribuées à d’autres peintres. Très peu de ses tableaux sont signés et l’on a même parfois volontairement effacé sa signature pour constituer une attribution plus prestigieuse pour l’époque.
Georges de La Tour est redécouvert seulement en 1915 : l’historien de l’art Hermann Voss réattribue trois tableaux à éclairage nocturne à la bougie au peintre lorrain. C’est le début de la réhabilitation. Les travaux et les études sur La Tour se sont depuis multipliés. Une quarantaine de ses tableaux nous est parvenue grâce au travail acharné de passionnés qui ont mené l’enquête pour identifier ses peintures disséminées à travers le monde. Il est replacé à juste titre parmi les plus grands peintres français du XVIIème siècle. Vic-sur-Seille, sa ville natale en Lorraine, lui a dédié le musée départemental Georges-de-La-Tour. Et, en ce moment même, le musée Jacquemart-André à Paris lui consacre une grande exposition.

II. "Le Songe de Joseph"

Comment les œuvres de Georges de La Tour nous bouleversent-elles encore quatre siècles après sa mort ? Ce maître français du clair-obscur a une prédilection pour les scènes de nuits éclairées à la bougie : une flamme qui vacille et éclaire des visages, des corps aux gestes précis, figés dans une atmosphère silencieuse ; une palette chromatique restreinte, aux teintes chaudes ; peu d’accessoires ; une simplification des formes ; des plans rapprochés qui mettent le spectateur à la hauteur des personnages ; un réalisme intimiste... Trois exemples suffisent à comprendre sa technique et à nous émouvoir : "Le Nouveau-né", "Job raillé par sa femme" et "Madeleine à la veilleuse". La Tour innove en important dans la peinture religieuse des clairs-obscurs jusqu’ici réservés aux scènes de genre. L’artiste a également traité des thèmes bibliques comme des scènes du quotidien, humanisant les personnages divins et évacuant tout sensationnalisme. Sa prédilection pour les scènes éclairées à la bougie donne à ses tableaux un sentiment de grande intimité, voire de secret et de mystère.
Laissons-nous émouvoir, nous aussi, par cette œuvre :

"Le Songe de Joseph", dit aussi "L’Apparition de l’ange à saint Joseph"
Georges de La Tour . Entre 1640 et 1645
Huile sur toile. 93 x 82,2 cm
Musée d’ Art de Nantes

La scène se déroule dans un intérieur tout simple. Pas de théâtralisation, pas d’effet dramatique, simplement la lumière apportée par une bougie qui sculpte les silhouettes dans un intense contraste entre ombre et lumière. Il y a très peu d’éléments. On y voit un enfant dont la grâce et la jeunesse contrastent exceptionnellement avec les traits fatigués du vieillard qui est assis à droite de la composition. Et puis un livre, une table, un bougeoir : c’est tout simple !

Cette œuvre se structure en grandes verticales, celle de l’enfant et celle du vieillard, la verticale de l’ange et celle de Joseph. L’ange semble stable et calme. Joseph paraît fatigué. Sa tête, lourde, s’appuie sur sa main. Il y a aussi une troisième verticale, à la fois solide et émouvante : c’est le bougeoir et sa flamme. Enfin une grande diagonale traverse la composition : le geste du bras de l’ange. Il cache la bougie et il révèle pourtant que ce face-à-face si immobile, tellement silencieux, est aussi le moment d’un message, d’une transmission. Regardons le jeu des mains de l’ange. Entre la main gauche et le bras droit, les lignes forment comme un angle qui englobe le visage de Joseph. Le message de l’ange est dirigé vers cet homme. Et un autre angle se forme entre le bras droit de l’ange et le bras et le livre que tient Joseph, un deuxième angle qui nous dit comme le prolongement du message, le prolongement de la parole qui est écrite dans le livre saint.

Suivons maintenant le chemin de la lumière. Toute la lumière de la scène émane de la flamme de la bougie. Le pied du bougeoir est stable, et la lumière de la bougie est forte. Mais elle est cachée derrière la manche du vêtement de l’enfant. Elle est en contre-jour, et c’est là que nous comprenons que cette flamme est symbole de lumière divine, cette lumière que nous ne pouvons pas regarder en face.

Nous comprenons là comment Georges de La Tour travaille cette technique du clair-obscur et sa signification religieuse. Cette lumière vient à nous, révélée par le visage rayonnant et pur de l’ange. On dirait qu’elle émane de ce visage. Il est normal que le visage de l’ange soit plus éclairé que celui de Joseph : l’ange est un être céleste, constamment en présence de Dieu, tandis que le visage de Joseph est un visage d’homme, un visage auquel la lumière parvient de manière évidemment moins lumineuse.

La main gauche de l’ange est retournée et le dos de sa main est presque léché par la flamme. La réalité voudrait que l’enfant retire rapidement sa main pour ne pas se brûler. Mais ce n’est pas ce qui se passe dans le tableau. Peut-être est-ce là un indice que c’est bien un ange, mais aussi que la flamme est bien lumière divine et pas uniquement éclairage terrestre. La lumière qui éclaire le visage de l’enfant vient se répercuter le long de son bras jusqu’à Joseph, et le chemin continue, il se prolonge jusqu’au livre posé sur les genoux de Joseph. Le livre ouvert vient comme prolonger le geste de l’ange à la fin d’un grand mouvement de zébrure de la composition. C’est magnifique ! L’ange est messager de la lumière de Dieu.

Et si l’on avait encore un doute sur la nature céleste de l’enfant, il suffirait de regarder le beau galon brodé qui orne le col de son vêtement et la splendide ceinture de dentelle ornée de perles de jais, qui fait tellement contraste avec la robe de bure et la simplicité du décor pour se dire qu’il n’y a pas de doute, que cet enfant doit venir du ciel.
Regardons le visage de cet ange. Il est pur et lisse. Sa bouche est entrouverte. On lit de l’attention dans son regard posé tranquillement sur Joseph, mais aussi une certaine attente. Les cheveux sont soigneusement rangés derrière l’oreille, comme si une réponse était attendue. Nous nous rappelons le verset du Deutéronome (6,4) qui commence par "Écoute, Israël !" Dans notre relation avec Dieu, c’est la qualité d’écoute qui nous est demandée.
Joseph est assis et il porte un vêtement de couleur ocre. Il semble endormi mais dort-il vraiment ? S’il songe, il ne rêve pas. S’il dormait d’ailleurs son coude glisserait et il tomberait. Regardons plus attentivement son visage. Georges de La Tour l’a traité avec un grand réalisme. Les rides du front, des paupières et du cou sont comme pétries de toute son humanité. Il contraste avec le profil pur et lisse de l’enfant. Sa bouche est entrouverte. Même ses yeux sont légèrement entrouverts. Ce visage est buriné, il est réel.

En descendant un peu sur le corps de Joseph, on voit une étonnante ceinture de couleur rouge, pratiquement la seule présence de véritable couleur dans l’œuvre. Est-ce un détail incongru ? Non, chaque détail compte. Et ce n’est pas uniquement un choix esthétique. Nous pouvons alors nous rappeler la Pâque juive, le repas qui marque le départ du pays d’oppression et qui doit se faire comme celui décrit dans Exode 12 où il est écrit : "Vous ferez ainsi, la ceinture aux reins, les sandales aux pieds, le bâton à la main. Vous mangerez en toute hâte, c’est la Pâque du Seigneur." Dans Jean 21, 18, on trouve une autre occurrence d’une ceinture. Dans la Bible donc, la ceinture s’associe au départ. Recevoir le message de Dieu, c’est aussi être capable de se mettre en route.
Dans ses mains, Joseph tient un livre. Sa main gauche semble encore le feuilleter. Une des pages paraît juste s’être tournée toute seule. Peut-être est-ce sous l’effet d’un léger souffle de l’ Esprit Saint qui passait par là. Nous savons bien qu’une part de notre histoire est reçue de Dieu. Ce sont les imprévus de la vie que nous ne maîtrisons pas et que nous devons accueillir, comme Joseph accueille l’imprévu dans sa vie. Ce livre reçoit d’ailleurs la lumière divine.
Observons aussi la table. Placée en bas de la toile, entre les deux personnages, c’est elle qui est d’abord éclairée par la bougie, signe que la lumière divine vient éclairer le quotidien du charpentier Joseph. C’est sur cette table que le coude de Joseph vient prendre appui : la prise d’appui sur laquelle Dieu vient à notre rencontre.
Et enfin le bougeoir, tout simple. C’est un objet du quotidien, indispensable pour pouvoir lire le livre. On y a posé une paire de mouchettes (une sorte de ciseaux en métal, pourvus sur l’une des lames d’un petit réceptacle destiné à recueillir la partie carbonisée et coupée de la mèche de la bougie). La poignée de ce petit outil, dont l’ombre portée sur la table insiste sur son rôle, est tournée vers Joseph. C’est à lui de veiller à ne pas empêcher la lumière divine de rayonner, à lui de veiller à sa disponibilité, à la qualité de son écoute. Quelle belle invitation pour nous tous !

Cette scène est descriptive, objective : un bougeoir, une table, un livre, un enfant, un vieillard. Et pourtant plus nous y pénétrons, plus elle nous semble intérieure, intime ; un espace d’intimité où peut se jouer la relation entre Dieu et nous.
Aucun mot ne s’échange dans cette scène, seulement un geste, et même ce geste n’aboutit pas au toucher : la main de l’ange ne va pas jusqu’à toucher Joseph. En fait, la réalité de ce temps d’intimité n’est pas de l’ordre du sens mais plutôt de l’ordre d’une perception intérieure, d’une présence au plus intime de nous-mêmes. Joseph a choisi de se rendre disponible à Dieu au cœur même de son quotidien. C’est exactement ce que nous devons faire, ici et maintenant.

Le groupe Fra Angelico
Saint-Jean des Deux-Moulins

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